Africulture - Africa Nouvelles

Félicitations! 

Après la Camerounaise Léonora Miano en 2013, c'est l'écrivain congolais In Koli Jean Bofane qui vient d'être couronné par le Grand prix du roman métis. 

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Après la Camerounaise Léonora Miano en 2013, c'est l'écrivain congolais In Koli Jean Bofane qui vient d'être couronné par le Grand prix du roman métis. Une récompense qu'il a reçu, mardi 2 décembre à La Réunion, à Saint-Denis, où a été créé, il y a 5 ans, ce prix qui distingue les auteurs dont les livres mettent en lumière «les valeurs de métissage, de diversité et d'humanisme, symboles de l'île de La Réunion». Des qualités que le jury a trouvées dans le roman de In Koli Jean Bofane intitulé «Congo Inc.». 

Cela fait plus de 20 ans qu'In Koli Jean Bofane a quitté le Congo où il est né en 1954 à Mbandaka. Mais même de Belgique, son regard ne cesse de scruter son pays d'origine. Après des textes pour la jeunesse, et un premier roman très remarqué intitulé "Mathématiques congolaises", l'écrivain, lauréat du Grand prix littéraire d'Afrique noire en 2008, est revenu, il y a quelques mois, avec une fable caustique mais lucide sur le Congo, où il met en scène un pygmée avide d'argent. 

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Pourquoi Congo Inc.?

«Le fil conducteur était la mondialisation. Issu du Congo, je voulais regarder cette guerre du Congo et je dis que le premier grand drame de la mondialisation est cette guerre du Congo qui a fait six millions de morts. On a connu des banques et des chutes de banques, mais, en fait, ce n'était rien. C'était juste un épiphénomène, même s'il y avait quelques morts ou des gens qui se sont suicidés. C'est-à-dire qu'on maquille toujours les guerres sous une bannière quelconque, mais là, non. Là, on ne se donne même pas la peine de chercher un enjeu. Il n'y a pas d'enjeu politique. Il n'y a pas de revendications. Il n'y a rien. Il n'y a pas de conquête de territoire. Il n'y avait jamais personne qui a déclaré tout cela. Tout ce que l'ONU dit aujourd'hui, c'est que c'était une guerre de pilage. C'est le business», explique In Koli Jean Bofane.  

 

Akwaback! 

Comme il l'avait souhaité de son vivant, le "double" d'Ahmadou Kourouma a vu ses restes rapatriés sur la terre de ses ancêtres, en Côte d'Ivoire, la nuit du mercredi 12 novembre 2014, en passant par le pavillon d'honneur de l'Aéroport international Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan-Port-Bouet. 

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Comme il l'avait souhaité de son vivant, le "double" d'Ahmadou Kourouma a vu ses restes rapatriés sur la terre de ses ancêtres, en Côte d'Ivoire, la nuit du mercredi 12 novembre 2014, en passant par le pavillon d'honneur de l'Aéroport international Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan-Port-Bouet. La dépouille mortelle du célèbre père de l'inclassable roman "Le soleil des indépendances" (1968), accompagnée par sa veuve Christiane-Angèle, leur quatre enfants, a été accueillie par sa famille biologique et Maurice Kouakou Bandaman, ainsi que d'autres personnalités.

Pour le ministre de la Culture et de la Francophonie, il était temps, 11 ans après sa disparition à Lyon, en France, où l'écrivain ivoirien avait été enterré en première intention, qu'Ahmadou Kourouma retrouve son pays. "Cet événement est à attribuer au chef de l'Etat, Alassane Ouattara. C'est lui qui m'a recommandé de faire rapatrier la dépouille mortelle de l'écrivain Ahmadou Kourouma. Et nous travaillons sur ce sujet depuis deux ans. Aujourd'hui, c'est chose faite. Au moment où le corps d'Ahmadou Kourouma revient en Côte d'Ivoire, sur sa terre natale, je voudrais, au nom du ministère de la Culture, au nom du gouvernement, m'incliner de façon pieuse devant sa dépouille pour lui dire toute la fierté que les Ivoiriens ont pour l'avoir eu comme écrivain. Le chef de l'Etat, la Côte d'Ivoire, a décidé de lui rendre hommage et nous le ferons dans la pure tradition républicaine", a déclaré Maurice Bandaman qui, dans la foulée, il a exprimé toutes ses condoléances à Christiane Kourouma, à ses enfants et à toute la famille.

Au dire du ministre de la Culture, "le chef de l'Etat et le gouvernement se tiennent à leurs cotés pour donner à Ahmadou Kourouma des obsèques dignes et des hommages liés au service qu'il rendu à la Côte d'Ivoire, tant dans ses fonctions de banquier, de financier que d'écrivain".

L'événement a été également salué par la veuve Christiane-Angèle Kourouma. "Il voulait qu'on l'enterre ici. C'était son souhait. Je suis tellement émue, heureuse qu'il revienne. La famille est très contente, nous sommes honorés et fiers. Pour nous, c'était un grand homme ; pour moi, c'était un mari extraordinaire".

Henri N'Koumo, directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture, a abondé dans le même sens. "Vous savez, avant son décès, Kourouma avait entamé la construction d'un caveau familial au cimetière de Williamsville. Et ce caveau, il entendait l'occuper. Le retour de ses restes est un moment un peu particulier, en ce sens que la Côte d'Ivoire retrouve l'un de ses écrivains les plus importants. Un écrivain qui était capable d'étirer les frontières de la Côte d'Ivoire parce que son seul nom était un symbole d'ouverture et d'affirmation de la Côte d'Ivoire à l'extérieur au même titre que celui du footballeur Didier Drogba.

Le fait que Kourouma soit là est également une occasion pour l'ensemble des acteurs du secteur du livre et pour la Côte d'Ivoire de revisiter sa production littéraire et de lui rendre homme dans le même temps", a-t-il dit.

"C'est le corps qui retourne à sa terre. Je pense que les textes d'Ahmadou Kourouma reviennent sur cette nécessité pour le défunt de retourner à la terre pour pouvoir se régénérer et devenir source de vie. Donc, pour moi, ce retour est une forme de renaissance. Maintenant, comme l'enseigne les traditions africaines, son corps va se libérer et il va devenir un pur esprit. Et le travail du deuil au niveau de la famille pourra ainsi s'achever. C'est cette dimension anthropologique qui me préoccupe". Propos de Pr Yacouba Konaté, président du comité d'organisation des obsèques de l'illustre disparu.

Une rue abidjanaise, ex-K 20, derrière le restaurant BMW des Deux-Plateaux, a été officiellement baptisée de son nom. Une veillée artistique, à 20 h, devrait être dédiée à Ahmadou Kourouma, à l'INSAAC, à Cocody.

Vendredi 14 novembre, à 10 h, a lieu sa levée du corps, à Ivosep de Treichville, suivie de l'hommage que lui a rendu la Nation, avant son inhumation, à 13 h, dans le caveau familial qu'il s'était fait bâtir, à Williamsville, à Abidjan-Adjamé.

Né en 1927 à Boundiali (nord ivoirien) et décédé le 11 décembre 2003 à Lyon, en France, l'écrivain ivoirien a été directeur de l'Institut international des assurances, à Yaoudé, au Cameroun, directeur général de CICARE, à Lomé, au Togo. Il avait également servi à la Cnps, à la Société générale de banque (Sgbci), en Côte d'Ivoire.

Ahmadou Kourouma laisse derrière lui, une veuve, quatre enfants et une œuvre d'une immensité incroyable.

Collectionneur de prix! 

Le chroniqueur et romancier algérien Kamel Daoud a reçu le Prix "Liste Goncourt- le choix de l'Orient", pour son roman "Meursaut, contre-enquête", décerné, lors du 21e Salon du livre francophone de Beyrouth

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Le chroniqueur et romancier algérien Kamel Daoud a reçu dimanche le Prix "Liste Goncourt- le choix de l'Orient", pour son roman "Meursaut, contre-enquête", décerné lors du 21e Salon du livre francophone de Beyrouth. Le jury, a choisi de distinguer le roman de Kamel Daoud pour "la singularité du sujet traité qui offre à Mursault - personnage principal de "L'étranger" d'Albert Camus de mener une contre-enquête pour réhabiliter la victime (l'arabe)".

Pour ce roman, Kamel Daoud est également finaliste pour la prestigieuse distinction littéraire française, le Prix Goucourt, qui sera décerné le 5 novembre.

Paru en 2013 en Algérie aux éditions Barzakh, "Meursaut, contre-enquête" a déjà valu à son auteur le Prix "François Mauriac" de l'Académie française et le "Prix des 5 continents" décerné par l'Organisation internationale de la francophonie, en plus du Prix "Escale littéraire" d'Alger, décerné par des écrivains et journalistes algériens et français.

Le roman figurait également sur la 2ème sélection du prix Renaudot, décerné par des journalistes et critiques littéraires.

Créé en 2012 le Prix "Liste Goncourt- le choix de l'Orient" a été institué dans le cadre du Salon du livre francophone de Beyrouth, en collaboration avec l'Agence universitaire de la francophonie et l'Institut français, avec l'accord de l'Académie Goncourt à Paris.

Kamel Daoud est l'auteur de plusieurs récits réunis dans le recueil "Le Minotaure 504" (Sabine Wespieser éditeur, 2011) - initialement paru à Alger sous le titre "La Préface du nègre" (Barzakh, 2008).

"Meursault, contre-enquête", publié en Algérie par les éditions Barzakh en 2013 et en France par Actes Sud en 2014, est le premier roman de Kamel Daoud.

"Tram 83" en plein "tram...plin"! 

Depuis sa sortie aux Éditions Métailié en septembre, "Tram 83", le premier roman aux allures de poésie de Fiston Mwanza Mujila a conquis le milieu littéraire qui ne tarit pas d'éloges à son égard. Remarqué, plébiscité, ce livre a valu à l'auteur le Prix de la littérature 2014 de la ville de Graz (Autriche). 

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Depuis sa sortie aux Éditions Métailié en septembre, "Tram 83", le premier roman aux allures de poésie de Fiston Mwanza Mujila a conquis le milieu littéraire qui ne tarit pas d'éloges à son égard. Remarqué, plébiscité, ce livre a valu à l'auteur le Prix de la littérature 2014 de la ville de Graz (Autriche). Fiston Mwanza Mujila, ce Lushois né il y a 33 ans, rêvait de devenir saxophoniste dans une ville, Lubumbashi, qui n'avait pas de saxophone. Arrivé en littérature par la force des choses, Fiston a publié depuis de la poésie, du théâtre et des nouvelles. Désormais romancier, ce jeune Congolais (RDC) entre avec ce premier roman dans la cour des grands. "Tram 83" regorge en effet des ingrédients d'un bel ouvrage par ses univers singuliers.

Au départ, la genèse de ce livre a été motivée en effet par le désir de l'écrivain de restituer l'atmosphère de la ruée vers l'or en Afrique. Fiston voulait parler de l'histoire du train en Afrique renvoyant à cette phrase du musicien sud-africain Hugh Masekela déclarant que «les histoires de train en Afrique sont des histoires malheureuses», contrairement à l'Occident. Si cette problématique directement liée au chemin de fer et au train en Afrique n'a pas été poursuivie, l'auteur s'est par ailleurs approprié l'idée du train pour planter son décor et ses personnages dans un bar qui sert à la fois de bordel, de lieu de concert, d'abattoir où l'on mange des brochettes de chien, et de tribune de débats politiques.

État-bordel, "Tram 83" pose également des questions sur la posture de l'écrivain en Afrique, particulièrement en RD-Congo, à travers le personnage de Lucien, écrivain en devenir qui veut vivre comme un écrivain européen malgré les travers et le chaos ambiant de sa société. Cet idéal européen, estime Fiston, n'est en effet pas envisageable en Afrique, d'où la nécessité de repenser la position de l'intellectuel africain dans un environnement où la bataille de l'eau, de l'électricité et du manger demeure essentielle. Ainsi, dit-il, «c'est de la folie dans un pays où tout le monde parle de dollars de prétendre à l'écriture».

Concernant la réception de son livre au Congo, ce géant africain avec ses 2.345.409 kilomètres carrés, Fiston assure: «Je n'ai pas pour mission de donner une vision au nom des Congolais, pas même au nom de ma mère ou de mon père. Ici je présente ma propre vision du Congo, du monde». 

Loin du chaos décrit dans son livre, Fiston se montre positif lorsque l'on évoque l'avenir du continent: «L'Afrique contemporaine, depuis 1960, est jeune. Comparativement à l'Europe, on est en avance par rapport à notre propre histoire. Des Africains vont changer la donne, car il y a une prise de conscience et un certain dynamisme grâce en partie aux jeunes nés en Europe qui rentrent au pays. Il y a donc une circularité de la pensée africaine». 

Sa vision du monde et de son Congo natal, Fiston les distille à travers les multiples rencontres qui s'organisent autour de lui depuis la sortie de "Tram 83",un bijou littéraire. Ambitieux, jubilatoire et original, selon les mots de l'incontournable bloggeur littéraire Laréus Gangoueus, ce livre poursuit sa lancée avec une parution prochaine en anglais, en italien, en catalan et en allemand, entre autres langues.

Tram 83 de Fiston Nasser Mwanza, Paris, Métailié, septembre 2014, 208 p.

Qui... dit: "Ouf"? 

L'ancien chef de l'Etat du Sénégal Abdou Diouf, vient de publier ses Mémoires aux Editions du Seuil et apporte des éclairages sur la longue carrière administrative et politique qui l'a vu se mettre au service de son pays, de 1960 à 2000.

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"Abdou DIOUF. Mémoires", un ouvrage important qui dévoile un pan de l'histoire contemporaine du Sénégal. On y découvre en filigrane les différentes facettes de Senghor, les péripéties ayant conduit à la rupture Diouf Collin, l'histoire extraordinaire d'une tentative de kidnapping de la fille cadette de Diouf orchestrée par Khadaffi, la duplicité de Wade lors de l'engagement militaire du Sénégal en Gambie. 

L'ancien chef de l'Etat du Sénégal Abdou Diouf, vient en effet de publier ses Mémoires aux Editions du Seuil et apporte des éclairages sur la longue carrière administrative et politique qui l'a vu se mettre au service de son pays, de 1960 à 2000. Au cours de ces 40 années, Abdou Diouf y a successivement occupé les postes de gouverneur de Région, directeur de Cabinet et secrétaire général de la présidence de la République, ministre, Premier ministre et enfin président de la République.

PREMIERE NOMINATION D'UN PREMIER MINISTRE 

La révision constitutionnelle de 1970 marque une étape importante dans la vie de la jeune nation sénégalaise puisqu'elle consacre le principe de la déconcentration des pouvoirs du président de la République par la création d'un poste de Premier ministre.

Pendant tout le débat constitutionnel, beaucoup de noms ont été avancés. Pour certains, il ne fallait pas me nommer car j'étais encore très jeune. Pour d'autres, Cheikh Fall, alors PDG d'Air Afrique, pourrait peut-être faire l'affaire, mais il était trop à l'international. Pour d'autres encore, il fallait nommer d'abord quelqu'un comme Clédor SalI, il avait plus de maturité, et on me mettrait plus tard. Ce dernier point de vue était celui du général Jean-Alfred Diallo, qui aurait dit: «Abdou, si on lui presse le nez, il en sort du lait.» C'était aussi celui du député Pierre Senghor, frère aîné du Président, qui pensait qu'il fallait en passer par là en attendant ma maturité. Bref, nombreux étaient ceux qui disaient à Senghor de porter son choix sur d'autres que moi. Toutes sortes de méthodes ont été utilisées pour me sonder et savoir ce que j'en pensais. Je n'ai jamais voulu en parler ouvertement.

J'ai continué à faire mon travail, jusqu'au jour où Antoine Tabet, un grand ami de Senghor, se présenta en urgence à mon bureau et demanda à me voir. il était 20 h 30, j'avais terminé mes audiences et j'étais à ma table de travail, plongé dans mes dossiers, avant de regagner mon domicile et de retrouver ma famille après une longue journée de travail. J'étais un peu contrarié, mais je le reçus néanmoins. Il me dit: «Abdou, tu dois réagir, car les gens sont en train de faire un travail de sape chez le Président. Ils lui ont dit que tu n'avais pas envie de faire face à cette responsabilité. Lui m'a soufflé que tu étais parmi ses choix, mais que tout le monde lui disait que tu ne voulais pas prendre ce poste.» Il me conseilla de parler au président Senghor et de lui dire que non seulement aucune responsabilité ne m'effrayait, mais encore que j'étais à sa disposition et que c'était à lui de décider. Je suivis le conseil d'Antoine Tabet.

Quelques jours après, au début de mon audience hebdomadaire du lundi, je m'adressai au Président en ces termes: «Monsieur le Président, il me revient qu'on vous aurez dit que je n'ai aucune envie d'assumer de plus hautes responsabilités. Je tiens cependant à vous dire que je suis à votre entière disposition pour toute mission que vous voudriez bien me confier. Vous me connaissez beaucoup mieux que ceux qui parlent à tort et à travers. Je suis à votre disposition. » Après ces mots, je passai à l'objet de ma séance de travail, mais je vis tout de suite qu'il était très ému. Les supputations continuèrent et Senghor laissa faire. On parlait non seulement de moi, mais encore de Cheikh Fall, de Daniel Cabou ou d'Amadou Cissé Dia.

LE LIT DU PREMIER MINISTRE 

Au sujet de ces supputations, me revient une anecdote plaisante En prévision de la nomination du Premier ministre, Senghor avait fait procéder à d'importants travaux du Petit Palais, résidence officielle du chef du gouvernement. On en profita pour essayer encore une fois de lui tirer les vers du nez :

« Vous nous avez demandé de rénover le Petit Palais, c'est chose faite, mais reste le problème du choix du lit.

- Quel lit?

- Le lit du futur Premier ministre.

- Et alors?

- Il faut qu'il soit aux dimensions.

- Quels sont les noms qui sont avancés? leur demanda Senghor.

- On parle d'Abdou Diouf.

- Mettez un lit très long.

- On parle aussi de Cheikh Fall.

- Mettez un lit très large.

- On parle également de Daniel Cabou.

- Il se trouvera bien là-dedans si le lit est long et large

Jusqu'à la veille de la promulgation de la loi constitutionnelle issue du référendum du 22 février, personne n'était encore fixé. Je me rappelle la petite discussion que j'ai eue le mercredi 25 février avec Caroline Diop, toujours assise près de moi aux réunions de notre Bureau politique. «N'est-ce pas que c'est demain que le président Senghor va nommer son Premier ministre? Ne t'a-t-il pas contacté?» me dit-elle. Je répondis par la négative. «Donc ce n'est pas toi qu'il va nommer», conclut-elle. Ainsi, jusqu'au mercredi soir à 20 heures, le président Senghor ne m'avait encore rien dit. Je dormis du sommeil du juste, à tel point que ce jeudi-là, 26 février 1970, exceptionnellement, j'arrivai au bureau avec dix minutes de retard. À 8 h 10, le téléphone sonna. Au bout du fil, le président Senghor me dit: «Bonjour, Abdou. Tu peux venir me voir au Palais, s'il te plaît?»

Tout le monde attendait et se disait que celui qui entrerait en premier dans le bureau du Président serait nommé Premier ministre. Dès que j'entrai, le Président appela Daniel Cabou, qui était ministre secrétaire général de la Présidence de la République, et s'adressa à moi:

«Abdou, avant qu'on ne parle, je te demande d'abord: est-ce que tu veux être mon Premier ministre ?

- Oui, monsieur le Président», répondis-je.

Il promulgua la loi constitutionnelle, puis signa le décret me nommant Premier ministre. Il demanda ensuite à Daniel Cabou d'assurer l'enregistrement et la diffusion de la loi constitutionnelle et du décret de nomination du Premier ministre. Il me fit asseoir à coté de lui et me parla longuement: «J'ai beaucoup d'affection pour toi, mais ce n'est pas pour ça que je t'ai nommé. Je t'ai choisi parce que je considère que tu es l'homme qu'il faut. Tu es l'homme de la situation, et la majorité des camarades du parti que j'ai consultés ont porté une très bonne appréciation sur ton travail et tes qualités. Jusqu'à présent, quand je t'écrivais, je disais: "Mon cher ministre". Désormais je dirai: "Monsieur le Premier ministre". C'est plus distant, mais plus respectueux

Ce respect ainsi que l'affectueuse considération qu'il avait pour moi, j'ai pu les constater très vite, car dès que nous avons emménagé au Petit Palais, qui était la résidence officielle du Premier ministre, Mme Senghor téléphona à mon épouse pour demander à venir la voir. Malgré les protestations de ma femme, elle insista pour se déplacer. Elle tenait, à sa manière, à montrer à tout le Sénégal la confiance que son époux et elle-même accordaient au Premier ministre et à son épouse. Ma femme s'inclina et Mme Senghor, accompagnée de son fils unique, Philippe Maguilène, vint rendre visite à Mme Élisabeth Diouf dans sa résidence officielle.

LES PARAS SAUTENT SUR BANJUL 

C'est en juillet de cette même année 1981 que survinrent les événements de Gambie. Ce jour-là, je recevais David Libon, un ami israélien, conseiller non rémunéré du gouvernement mais qui nous aidait dans la conception du plan et dans la recherche d'investissements privés.

Soudain, le téléphone blanc, qui est le téléphone de sécurité, sonna et j'eus d'abord le Premier ministre Habib Thiam, qui me fit savoir que des rebelles venaient de s'emparer du pouvoir en Gambie. Tout de suite après, ce fut au tour du ministre des Forces armées, Daouda Sow, puis du général Fall, chef d'état-major des armées, toujours avec le même message: en l'absence du président gambien Daouda Diawara parti en Angleterre assister au mariage du prince Charles, des rebelles, sous la conduite d'un nommé Kukoy Samba Sagna, s'étaient emparés du pouvoir.

Je continuais à discuter avec M. Libon tout en réfléchissant à une réaction. Malgré l'urgence de la situation, je n'ai pas perdu un mot de ce que disait mon interlocuteur. On a coutume de dire que c'est quand le temps est à l'urgence qu'il faut prendre celui de réfléchir. La réflexion a duré à peine un quart d'heure parce que je me suis tout de suite dit que ces rebelles allaient installer le chaos, non seulement en Gambie, mais aussi au Sénégal. La Gambie est certes un État souverain, mais géographiquement il est à l'intérieur du Sénégal. J'ai donc donné l'ordre à l'armée sénégalaise d'aller en Gambie pour rétablir le pouvoir légal du président Diawara.

Il est vrai qu'une décision comme celle-là, on est seul à la prendre quand on est chef d'État; les gens viennent à vous, mais c'est pour vous donner des informations et prendre des instructions, étant entendu que la décision vous revient.

David Libon, témoin fortuit de ces instants, me voyant répondre au téléphone, réfléchir et prendre rapidement ma décision, n'a pu s'empêcher de s'exclamer: « C'est extraordinaire! Il faut que je le raconte. » C'est ce qui lui a fait dire après: « J'ai été témoin, une fois dans ma vie, de la manière tout à fait solitaire dont un chef d'État est appelé à prendre certaines décisions.» C'est quand l'armée est arrivée que l'on s'est rendu compte que les rebelles avaient bien préparé leur coup. Ils étaient partout, aussi bien sur les ponts qu'aux carrefours. J'ai continué à suivre la situation de mon bureau et ai pris en main l'aspect diplomatique.

Il y avait deux choses à considérer: faire libérer la première épouse de Daouda Diawara et ses enfants, dont les rebelles s'étaient emparés, et aller chercher Diawara et sa seconde épouse en Angleterre.

QUAND KADHAFI VEUT KIDNAPPER YACINE 

Les Américains virent d'un très mauvais œil cette visite du guide libyen au Sénégal. Dans une note très dure, ils manifestèrent leur étonnement de voir un pays ami recevoir un ennemi des États-Unis, adepte du terrorisme, dont les exactions tuaient leurs enfants. Je me devais de réagir. Sur un ton très ferme, je répondis aux Américains par une lecture des réalités politiques mon pays, qui dictaient avant tout ma conduite. Cette mise au point fut bien comprise, puisque les relations entre le Sénégal les États-Unis continuèrent sans heurt. J'en veux pour preuve les honneurs que je reçus par la suite d'universités américaines, sous forme de prix ou de doctorat honoris causa, et la seconde visite d'État que j'effectuai en 1991 dans ce pays, à l'invitation du président George Bush père.

Pour en revenir à Kadhafi, me revient en mémoire une péripétie qui m'avait fort embarrassé, et dont je souris aujourd'hui en rédigeant ces lignes. Cette anecdote est révélatrice de la complexité du personnage. Au cours de sa visite officielle au Sénégal, nous eûmes quelques moments d'intimité avec nos familles respectives. Il eut l'occasion de faire la connaissance de tous mes enfants dans une ambiance conviviale et chaleureuse. Au terme de son séjour, il rentra à Tripoli avec un autre regard sur ce Sénégal qui l'intriguait tant avant qu'il eût l'occasion de fouler son sol. Quelque temps après, quelle ne fut ma surprise lorsqu'il dépêcha auprès de moi une délégation porteuse d'un message des plus surprenants: il demandait la main de Yacine, ma fille cadette, alors âgée de 16 ans. J'aurais pris ce message pour une blague de mauvais goût, n'eût été la respectabilité que j'accordais à cette délégation. Tout naturellement et sans trop m'attarder sur la question, je répondis négativement à cette surprenante demande. Peu de temps après, Kadhafi revint à la charge en envoyant à nouveau une autre délégation. Je reçus ses émissaires qui me transmirent le message de leur mandataire. Pour couper court, j'opposai à nouveau un refus, cette fois-ci plus catégorique, avec une pointe d'agacement bien perceptible.

Entre-temps Yacine obtint son baccalauréat et s'inscrivit dans une université américaine, à Washington, où elle rejoignit ses deux frères.

Alors que je pensai cette affaire définitivement close, elle rebondit quelque temps après en prenant une nouvelle tournure. Kadhafi était tenace et n'aimait pas qu'on dise non à ses caprices. Pour obtenir gain de cause, il fit appel à une dame d'origine moyen-orientale que je connaissais bien et qui était aussi une connaissance de Cheikh Hamidou Kane, mon aîné à l'ENFOM, lequel était aussi, au moment de 'cette affaire, mon ministre du Plan et de la Coopération. Les deux premières tentatives ayant été infructueuses, Kadhafi décida de passer à la vitesse supérieure en utilisant un autre moyen qu'il exposa à cette dame qui faisait beaucoup d'affaires avec la Libye. Devant le refus cette dernière, il gela toutes ses affaires et la contraignit à rester sur place avec interdiction de quitter le territoire. Pour se tirer d'affaire et surtout sortir du pays, la dame accepta d'exécuter le plan: organiser l'enlèvement de ma fille pour ensuite la conduire en Libye où Kadhafi se chargerait de la convaincre d'accepter le mariage.

Par amitié pour moi, elle me fit alors la confidence du projet dont elle était chargée. Je pris la menace très au sérieux, car elle venait d'un homme dont le monde entier savait de quoi il était capable. Je me dis que ce projet n'était rien à côté de ce que l'on savait déjà de lui, et qui l'avait mis un moment au ban de la société mondiale.

Puisque ma fille séjournait aux États-Unis pour ses études, c'est tout naturellement que je me tournai vers les hautes autorités de ce pays pour leur demander d'assurer sa sécurité. Elles le firent de façon efficace et très discrète. Aujourd'hui encore, en relatant cette histoire; je ne peux m'empêcher de penser à la désapprobation que les Américains avaient exprimée lorsque le Sénégal, qui est un pays ami, avait décidé d'accueillir ce troublant chef d'État, avec lequel nous avions cependant des relations. Et le cocasse dans cette histoire est dans le fait que ce sont eux qui m'ont aidé à éviter le pire.

DOUBLE JEU D'ABDOULAYE WADE 

(... ) Il y a eu beaucoup de" réactions au cours de cette période mouvementée. Presque tous les chefs d'État africains m'ont téléphoné. Du président Sékou Touré de Guinée au roi Hassan II du Maroc en passant par le président Pereira du Cap-Vert, tous m'ont appelé pour s'enquérir de la situation. Si Sékou Touré optait pour une négociation avec les preneurs d'otages, Hassan II me conseillait, lui, d'aller jusqu'au bout de l'action entreprise. Bien sûr, j'informai également mon prédécesseur, le président Senghor, qui me donna des conseils avisés, comme toujours.

Le président Mamadou Dia de son côté demanda à me voir: «Abdou, me dit-il, je suis venu te demander de retirer tes troupes parce que Daouda Diawara ne vaut pas une goutte de sang sénégalais; et puis, qui te dit que ces gens-là sont contre toi? Tu n'as pas le droit.»

Je lui dis que, d'après mes informations, ces rebelles constituaient un danger pour la Gambie mais aussi pour le Sénégal, et que j'étais obligé de poursuivre l'action militaire déjà engagée.

Il s'est levé et m'a dit: «Abdou, je te le redis et, cette fois, ce n'est plus le responsable politique qui te parle mais c'est un conseil de père à son fils, rappelle tes troupes

De son côté, Abdoulaye Wade y est allé de ses déclarations: «Mais Abdou Diouf a tort, ce n'est pas possible, on ne peut pas envahir un pays souverain, c'est inacceptable. » Il demanda cependant à me voir et me dit : «Si j'étais à ta place, j'aurais fait la même chose, vraiment j'aurais agi comme tu l'as fait. Cependant, si tu répètes ce que je viens de te dire, je démentirai.» J'étais conforté dans ma décision et je restai ferme.

Finalement, les rebelles décidèrent d'abandonner la partie, de libérer les otages - notamment l'épouse et les enfants du président Diawara - et de s'enfuir. Daouda Diawara put rentrer dans son pays, débordant de reconnaissance. L'armée sénégalaise eut pour mission de le protéger ainsi que toutes les institutions et le peuple gambien.

C'est dans cet état d'esprit qu'il est revenu me parler du projet de confédération entre nos deux pays. Il m'a dit «Je te remercie beaucoup de ton aide. Maintenant, nous devons vraiment tout faire pour que pareille situation ne se reproduise plus. »

RUPTURE AVEC JEAN COLLIN 

Le fait le plus important de l'année 1990 fut ma séparation avec Jean Collin. Personne ne pouvait l'imaginer, après le long compagnonnage que j'avais eu avec cet homme.

Tout s'accéléra à partir de son mariage avec Marianne Turpin, qui joua un grand rôle dans la dégradation de nos relations. Ma collaboration étroite avec Collin se poursuivit sans heurt jusqu'au jour où je remarquai chez lui de grands changements. Soudain, il se mit à voyager sans cesse. Les tentatives d'explication de ces voyages allaient bon train.

Certains évoquaient des problèmes de santé, alors que d'autres parlaient carrément d'espionnage. Toujours est-il que la tâche m'était rendue difficile.

En 1986, je rencontrai une haute personnalité politique française, qui me brossa un tableau très sombre des activités de Collin à l'occasion de ses fréquents voyages. Évidemment, je défendis énergiquement mon collaborateur.

Les choses restèrent en l'état jusqu'en 1987, au sommet de la Francophonie de Québec. Je reçus à cette occasion à déjeuner le président Senghor, qui me demanda à son tour - avec les mêmes arguments - de faire partir Jean Collin. Je m'évertuai alors à prendre sa défense, en faisant observer au président Senghor qu'il était impossible d'agir de la sorte avec quelqu'un qui vous avait servi avec loyauté pendant de si nombreuses années.

Peu convaincu par mes arguments, le président Senghor me répondit: «Non, non, c'est un bandit. Méfie-toi de lui, c'est un bandit!»

Nous en étions à ces tergiversations sur les voyages de Jean Collin lorsque se développa cette histoire idiote des Amis de Jean Collin, qui était en quelque sorte un comité de soutien. Au prétexte de diffuser ses idées politiques, le devant de la scène fut alors occupé au Sénégal par toute une série d'opportunistes, dont Aïda Ndiongue. Les meetings se suivaient à une cadence infernale. Je connais bien les mouvements de soutien pour en avoir bénéficié, mais j'ai su les canaliser.

Dans ma perception des choses, les gens étaient libres de me soutenir s'ils le voulaient, mais je ne donnais en retour aucun privilège. Beaucoup de personnes le savaient, d'ailleurs. Hélas, telle n'était pas la vision des Amis de Jean Collin. A un moment, on avait l'impression de l'existence de deux pouvoirs au Sénégal, incarné l'un par Collin, et l'autre par moi-même. Il y eut même des répercussions de ces désordres dans les relations de nos épouses.

MARIANNE COLLIN SNOBE ELISABETH DIOUF 

Ma femme Élisabeth, connue pour sa grande discrétion, avait l'habitude d'aller présider la kermesse de Ziguinchor, surtout par amitié pour l'abbé Lucien Basse, curé de la paroisse, et aussi par affection pour le ministre d'État Robert Sagna, maire de Ziguinchor. En outre, ce geste s'inscrivait dans le cours normal des activités de l'épouse du chef de l'État. Une fois, en y allant, elle trouva déjà sur place Mme Collin, qui était arrivée avec une kyrielle de dames constituant sa «garde d'honneur». Mon épouse, elle, s'était rendue à la cérémonie plus simplement, avec son protocole et la sécurité. A la coupée de l'avion, Mme Collin ne vint pas à sa rencontre. On ne saurait le lui reprocher, le fait ne revêtant aucune gravité. En revanche, c'est pendant la kermesse que survinrent des faits vraiment déplacés, frisant la désinvolture et l'irrespect. C'était proprement ahurissant.

En effet, Mme Collin s'arrangea pour constituer son propre groupe, qui faisait face à celui de mon épouse. Le soir, au cours du dîner chez le gouverneur de région, mon épouse invita Mme Collin à venir à sa table. Celle-ci déclina l'invitation, en lui faisant comprendre qu'elle avait sa table, avec ses invités.

Lorsque mon épouse me raconta ces faits, je commençai à trouver les choses bizarres, surtout quand je faisais le rapprochement avec d'autres événements récents sur lesquels je ne m'étendrai pas.

Diouf à Collin: "Je te libère"

À plusieurs reprises, après les élections de 1983, puis celles de 1988, Jean Collin m'avait pourtant signifié son intention de prendre sa retraite politique. Je lui avais toujours opposé un refus, en lui faisant comprendre que j'avais encore besoin de lui. Je suis persuadé qu'il tenait de tels propos, repris encore en 1988, pour me mettre à l'aise. J'avoue que cette année-là il m'avait bien aidé à gérer la situation.

Mon conseiller juridique, Philippe Bas, me dit un jour qu'il avait l'impression que le ministre d'État ne voulait plus rester au gouvernement. Philippe Bas alla même plus loin, en rapportant que Collin lui aurait dit que le Président le forçait toujours à rester, alors que son seul souhait était d'aller se reposer. J'appelai Jean Collin pour lui dire: «Philippe Bas m'a fait ta commission. Je te libère.» D'abord, il ne me dit rien. Puis il me remercia. Par courtoisie, je lui lu la liste des membres du nouveau gouvernement. Sur celle-ci figurait le nom de Famara Sagna, qui avait déjà dirigé divers départements ministériels et que je nommais ministre de l'Intérieur.

Je rappelle que, dès le début de la rébellion casamançaise, Famara Sagna fut le premier à venir nous voir, Jean Collin et moi, pour se mettre patriotiquement à nos côtés. Jean Collin lui-même m'avait toujours poussé à nommer Famara dans le gouvernement. Mais cette fois, lorsqu'il vit sur la liste que je lui montrais le nom de celui-ci comme ministre de l'Intérieur, Collin me dit qu'il ne comprenait pas l'importance que j'accordais à Famara Sagna, qui ne le méritait pas. Je lui fis alors comprendre que telle était ma décision. J'avais besoin de nommer André Sonko, jusque-là en charge du ministère de l'Intérieur, au secrétariat général de la Présidence. Je mis donc Famara Sagna à l'Intérieur, où il fut un très bon ministre. Je n'aurais d'ailleurs jamais dû l'enlever de ce poste quelque temps après.

Collin s'emmure dans le silence 

Lorsque Jean Collin finit de prendre connaissance de ma décision, il quitta mon bureau. Par la suite, il s'emmura dans un silence total et refusa de répondre aux coups de téléphone que je lui destinais. En fin de compte, je ne pus voir Jean Collin jusqu'à son départ du Sénégal pour la France.

C'est à son retour de France, des mois après, qu'il me parla au téléphone depuis Louga, où il était de passage. Il rentrait de Saint-Louis où il était allé voir un commerçant du nom d'Amadou Ka. Ce coup de fil n'était pas fortuit, puisqu'il le passa de la maison de mon oncle Djily Mbaye. Il se limita alors à me remercier à nouveau et dit beaucoup de bien à mon endroit.

Après, je ne le revis plus. Cela ne m'empêcha pas d'intervenir une fois en sa faveur. En effet, lors d'un séjour qu'il fit en Normandie, Jean Collin fut convoqué par la police française, qui, sans doute dans le cadre de l'enquête sur l'attentat du vol UTA, voulait l'interroger sur une affaire de destruction de preuves. Il s'agissait du Semtex, explosif que détenaient les Libyens qui avaient été arrêtés au Sénégal. Ces derniers avaient été piégés par Ahmed Khalifa Niasse, qui les avait d'abord conduits au Bénin, avant de les amener au Sénégal, en prenant soin de nous prévenir. Nous avions pu ainsi les arrêter dès leur arrivée pour les renvoyer à Khadafi, qui jura sur le Coran qu'il n'y était pour rien et se proposa dès leur retour à Tripoli de les incarcérer et de les juger. Toujours est-il que cette affaire rebondit avec la convocation devant la police, en France, de Jean Collin.

(... ) Bien entendu, Jean Collin fut relâché dans la journée. Depuis ce jour, je ne reçus pas de nouvelle de lui, jusqu'à son décès. C'est donc le 27 mars 1990, après une présence de près de trois décennies dans les sphères du pouvoir et de l'administration de la République, que Jean Collin quitta la scène politique sénégalaise.

LA PREMIÈRE ALTERNANCE POLITIQUE SE DESSINE 

Le jour du second tour, le l9 mars 2000, au fur et à mesure que me parvenaient les chiffres du scrutin, je me faisais une idée de la suite. J'étais dans ma chambre, entouré de ma famille. Habib Thiam me tenait régulièrement informé des résultats diffusés par les radios. Les chiffres tombaient et, par la volonté exprimée dans les urnes, le pouvoir que m'avait confié le peuple était en train de basculer vers le camp adverse. Je n'avais plus de doute, le peuple sénégalais était en train de s'offrir sa première alternance politique après quatre décennies de présence de notre parti à la tête du Sénégal.

Seul avec les miens, devant Dieu et face à l'Histoire, le film de ma vie publique défila devant moi en quelques secondes en une sorte d'effet synoptique, depuis le jour de l'avion qui devait me ramener au Sénégal et que je n'avais pas pris et qui s'était abîmé en mer, jusqu'à ce moment où, dans la matinée du 19 mars 2000, en compagnie de ma femme et de mes enfants, j'avais déposé mon bulletin dans l'urne dans mon bureau de vote, situé dans une salle de classe de l'école Berthe-Maubert de Dakar. Puisant au plus profond de moi, avec toutes mes forces et toute ma foi, j'ai rendu grâces à mon Dieu qui m'avait comblé de mille manières. J'ai pensé à mon père disparu, à ma mère à Louga. J'ai pensé à ma merveilleuse épouse et à mes enfants.

J'ai pensé à nombre de mes amis d'une fidélité à toute épreuve. 

J'ai pensé à mon pays et à mon brave peuple, ce peuple dont la majorité avait répondu à l'appel pour le changement. J'ai également pensé aux 42% des Sénégalais, qui avaient voulu m'accompagner encore pour un bout de chemin, malgré les démissions, les trahisons et les corruptions, mais aussi malgré toutes les calomnies et autres incroyables contrevérités dites sur moi et sur ma famille.

J'ai pensé longuement à ce brave peuple sénégalais qui, depuis quelques années, s'était serré la ceinture pour nous permettre de voir le bout du tunnel. J'ai revu, défilant devant moi, mes moments remplis de joies et de peines, de doutes et d'espoir.

Et je me suis de nouveau retranché dans la demeure intérieure de ma conscience face à l'Histoire. J'ai dialogué avec moi-même.

J'ai écouté une voix intérieure qui m'a parlé. Ma retraite intérieure fut un moment interrompue par mon ami Habib Thiam. Nous discutâmes longuement de la tournure prise par les choses et nous conclûmes que les jeux été faits: j'étais battu. Et je lui dis que j'en tirais toutes les conclusions et que j'étais prêt à assumer pleinement cette défaite.

Diouf félicite son adversaire 

J'ai entendu à nouveau ma propre voix. Cette voix qui est au plus profond de soi, au moment où on est seul avec soi-même. Moment de solitude dans la solitude. Moment de profonde et intense réflexion. Moment de prise de décision, moment de prise de la décision. Bien après Platon dont on connaît les fameux dialogues, saint Augustin lui aussi laissera à la postérité des passages éblouissants sur le dialogue. Si le philosophe grec met en scène plusieurs protagonistes, l'homme de foi, lui, discutera avec lui-même dans une sorte d'échange dont le but n'est plus d'aboutir à des idées ou à des conceptions, mais de parvenir au moi, ce moi profond qui ne peut être atteint que par un dialogue intérieur. Pour l'auteur des Confessions, ce dialogue se nomme « Soliloque». C'est ce que Rousseau, lui aussi auteur de Confessions, fera dans son Rousseau, juge de Jean-Jacques. C'est ce que je fis en cette nuit électorale au cours de laquelle, plongeant au plus profond de moi, je pris la décision de reconnaître ma défaite et de féliciter mon adversaire. Et, pour cela, je n'ai eu besoin de personne pour me dicter ce que ma conscience et ma raison, mon sens de l'honneur et de la responsabilité, m'imposaient comme seule attitude possible.

Non, je n'ai jamais voulu m'accrocher au pouvoir. Je n'ai jamais voulu aller à contre-courant de la volonté clairement exprimée d'un peuple qui m'a longtemps fait confiance, et qui m'a beaucoup donné. Je ne suis pas homme à m'accrocher à un pouvoir que j'ai perdu par les urnes. Les Sénégalais ont encore en mémoire mon peu de combativité vers la fin, car j'avais senti que le peuple voulait l'alternance.

ÉCHANGE AVEC BABACAR TOURE 

Cette nuit-là, vers 23 heures, mon ami Babacar Touré, président du groupe de presse Sud Communication, m'a appelé. Je lui ai annoncé que j'avais perdu. Il m'a dit: «Monsieur le Président, voulez-vous faire une déclaration?» Je lui ai répondu: «Je ne veux pas faire de déclaration orale, je veux faire une déclaration écrite, parce qu'à partir du moment où quelqu'un d'autre a gagné, je ne veux plus qu'on entende ma voix. Je suis maintenant dans l'ombre, c'est lui qui doit être en pleine lumière. Mais demain matin, à la première heure, j'enverrai une déclaration écrite. »

Babacar Touré en a d'ailleurs porté témoignage quand je suis devenu secrétaire général de la Francophonie, lorsqu'il m'a invité à la conférence de la rédaction du journal Sud Quotidien.

Le lendemain, je me suis réveillé très tôt et je suis allé à mon bureau pour appeler Wade, le féliciter. Je tenais à le faire avant de publier ma déclaration. Je n'ai pu l'avoir au téléphone du premier coup. J'ai donc reçu mes collaborateurs: Bruno Diatta, ambassadeur et chef du protocole, Ousmane Tanor Dieng, Cheikh Tidiane Dièye, conseiller spécial en communication. J'ai ensuite demandé à mon secrétaire d'appeler à nouveau Wade en insistant:

«Tu rappelles et tu insistes, il faut absolument que je lui parle, et tout de suite.» Il est tombé sur Pape Samba Mboup, qui est parti chercher Wade. Je l'ai félicité chaleureusement en lui souhaitant plein succès pour lui, pour le pays. J'ai ajouté que j'étais à son entière disposition pour une rencontre en vue de la prestation de serment et de la passation de service. C'est à ce moment que j'ai envoyé ma déclaration, qui était prête depuis le matin à la première heure.

On boucle les valises 

Après avoir reconnu la victoire de Wade, il fallait sans tarder organiser le déménagement du Palais de la République. Quand on a habité un lieu pendant vingt ans, on accumule beaucoup de choses. Ma femme commençait à faire les bagages, et moi je mettais de l'ordre dans mon bureau pour préparer les dossiers à transmettre à mon successeur. Le lendemain, j'ai reçu un coup de téléphone de ma mère, qui m'a dit: «Abdoulaye Wade vient de me rendre visite. Je voulais t'en rendre compte, il a dit de bonnes paroles; moi aussi, j'ai dit de bonnes paroles. »

Après cela, Abdoulaye Wade a demandé à me voir, je l'ai reçu, je l'ai félicité à nouveau, et nous avons échangé des propos pleins de cordialité. À la fin, je lui ai dit: «Mais quand est-ce que tu veux prêter serment? Je suis en train de me préparer, mon mandat se termine le 3 avril, mais choisis la date que tu veux. » Il m'a dit: «Ah oui, oui, je pensais au 31 mars.» J'ai appelé Bruno Diatta; qui a souligné qu'il fallait «préparer l'Assemblée nationale», car c'est là qu'on avait l'habitude de faire la prestation de serment.

Puis j'ai dit à Wade: «Je suis à ta disposition. Dans mon agenda, c'est toi qui as la priorité. » Après quoi il m'a téléphoné pour me dire que, finalement, il avait choisi la date du 1er avril mais qu'il voulait prêter serment non pas le matin comme nous l'avions toujours fait avec le président Senghor, mais l'après-midi. Il a ajouté qu'il voulait que la cérémonie ait lieu non pas à l'Assemblée nationale, mais au stade, ce que j'ai accepté. Il a ajouté qu'il voudrait aussi qu'on invite quelques chefs d'État africains.

Le Conseil constitutionnel refuse le stade 

J'ai dit: «Donne-moi la liste, je m'en occupe». J'ai envoyé des lettres d'invitation à tout le monde et, mieux, j'ai accompagné cela de coups de téléphone, parce que je voulais être sûr que ces personnalités feraient bien le voyage, car ils pouvaient se dire: « Ils nous écrivent pour la forme. » J'ai téléphoné à chacun pour lui dire que je tenais à ce qu'il soit présent. Ensuite Bruno Diatta m'a dit: « Il y a un problème: le Conseil constitutionnel refuse le stade. La prestation de serment est une audience. On ne peut tenir une audience dans un stade. Pour le Conseil, la prestation de serment se fera soit à l'Assemblée nationale, soit au siège du Conseil.»

J'ai répondu: « Il ne faut pas que la fête soit gâchée. On vient d'organiser de belles élections, transparentes, loyales, justes, et le monde entier nous salue. Si maintenant la discorde survient pour une histoire de prestation de serment, ce sera du plus mauvais effet.» J'ai appelé Youssou Ndiaye, président du Conseil constitutionnel, et je lui ai dit: « Youssou, ce n'est pas le Président qui te parle, c'est le frère et l'ami. Je te supplie à genoux d'accepter ce que veut le président Wade. » Il m'a répondu:

« Oui, monsieur le Président, mais il faut alors faire des travaux au stade.

- Tu peux exiger tout ce que tu veux comme aménagement technique, ai-je dit, mais je te supplie à genoux d'accepter pour ne pas gâcher l'image du Sénégal, c'est tellement bien parti.

- Bon, j'accepte, mais il nous faut quelque chose qui nous isole un peu pour donner l'impression que nous sommes en audience. »

Je lui ai dit d'envoyer le devis et que nous allions faire le nécessaire.

Quand Wade est venu me voir, le sommet Europe-Afrique devait se tenir au Caire. Il m'a dit alors: «Je ne pourrai pas aller à la réunion du Caire, je voudrais que tu ailles me représenter

Je lui ai dit: «Abdoulaye, j'accepte avec plaisir, c'est un honneur. J'accepte avec enthousiasme, je te rendrai compte et je serai très discret. »

"La cérémonie des Adieux" 

En Égypte, j'ai été reçu comme un chef d'État. Je me suis ensuite rendu au Maroc à l'invitation de Sa Majesté le roi Mohamed VI, invitation transmise par son frère le prince héritier Moulaye Rachid venu le représenter à la prestation de serment de mon successeur. J'avais auparavant fait la passation de service après la cérémonie de la prestation de serment. Ensuite, nous nous sommes retrouvés au Palais. Wade était là, avec sa femme et ses enfants, j'y étais moi-même avec ma femme et mes enfants.

Nous avons reçu ceux qui étaient présents, et nous avons visité le Palais. J'ai présenté à Wade le personnel, le grand chancelier de l'Ordre national du Lion, et après cela j'ai pris congé. J'ai passé en revue la garde présidentielle, qui m'a présenté les honneurs, puis j'ai marché jusqu'à la sortie du Palais et me suis engouffré dans ma voiture, accompagné par le chef du protocole. À cet instant, il s'est passé quelque chose d'exceptionnel. Quand Wade était venu au Palais, le cortège avançait aux cris de : «Sopi, sopi, sopi, sopi », un slogan que j'entendais encore lorsqu'il était à l'intérieur. Mais, quand je suis sorti, les «Sopi» se sont subitement tus. Un de mes camarades d'enfance, un de mes grands frères de Saint-Louis qui était dans le PDS depuis le début, Baye Moussa Ba, dit Francky, a alors quitté la foule pour venir me saluer et, au moment où j'allais entrer dans ma voiture, spontanément tous ceux qui criaient: «Sopi, Sopi» se sont mis à applaudir. Partout sur le chemin, ce n'étaient que des applaudissements. À l'aéroport, il y avait là tous mes camarades, étreints par l'émotion. Ils ont même dû soutenir Abdoulaye Diack, tant il pleurait toutes les larmes de son corps.

L'esprit d'un chercheur, le cœur d'un guerrier! 

Créée par un jeune Britannique de confession musulmane pour faire face à la violence et à l'extrémisme. 

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Créée par un jeune Britannique de confession musulmane pour faire face à la violence et à l'extrémisme. «L'esprit d'un chercheur, le cœur d'un guerrier», telle est la devise d'«Abdullah X», le héros d'une nouvelle série de bande dessinée en ligne, créée par Ahmed, un jeune Britannique de confession musulmane, dans le but d'orienter les jeunes musulmans, loin de la violence et de l'extrémisme, d'empêcher les esprits vulnérables de succomber à l'idéologie radicale et de décourager ceux tentés par le jihad dans les rangs de «l'Etat islamique» (Daesh).

C'est l'histoire d'un jeune musulman londonien, Abdullah X, qui est aux prises avec son identité et sa foi. Une histoire que son créateur, un ancien extrémiste, qui a parlé à la CNN, sous le couvert de l'anonymat, ne sait que trop bien.

Inspiré par les super-héros de son enfance, il a alors créé un alter ego qui reflète son propre parcours: de l'ancien extrémiste à la personne qu'il est devenu aujourd'hui, et qui milite pour la protection des jeunes musulmans, à l'âge de l'adolescence, une phase vulnérable où se forgent leurs personnalités.

"Moi-même, j'ai été aux prises avec ma propre identité à l'adolescence, je me posais beaucoup de questions sur ma place dans la société anglaise, j'étais fragilisé par une crise de confiance face aux stéréotypes auxquels on me renvoyait, et j'ai senti autour de moi que les jeunes musulmans d'aujourd'hui avaient besoin qu'on s'adresse à eux à travers quelque chose d'innovant et qui leur parle vraiment", a expliqué Ahmed. 

Cette série dont «le héros n'a guère pour mission de pourchasser les méchants de Gotham Ciy, mais plutôt de se battre pour les cœurs et esprits des jeunes musulmans du monde entier», Ahmed l'a créée à son propre compte. Il a, par ailleurs, fait le choix de la diffuser sur le Web, afin de toucher le maximum de jeunes et d'attirer l'attention d'une large frange de la nouvelle génération, accro aux jeux vidéo et aux réseaux sociaux.

"Le trait de caractère d'Abdullah X et ses péripéties mettent en lumière son esprit de résilience et sa détermination inébranlable face aux forces du mal, ne comptant que sur son libre arbitre pour faire la part des choses», explique Ahmed. «Je voulais, à travers lui, lutter contre la mentalité de «guerrier du clavier» et du «Call of duty», cette mentalité de Playstation qui est aussi celle des "jihobbyist", ces individus qui éprouvent une fascination malsaine pour le jihad guerrier et mortifère"», a-t-il précisé, tout en confiant que son but suprême sera vraiment atteint lorsque Abdullah X aura accompli sa mission première: celle d'empêcher certains jeunes de se perdre à jamais sur des sentiers de la guerre qui ne sont pavés d'aucune bonne intention.

En plus de la bande dessinée, Ahmed poste des vidéos sur Youtube et Facebook qui connaissent un succès éclatant et réunissant des milliers de vues. L'homme veut également créer une application pour les Smartphones, qui permettrait aux jeunes vulnérables tentés par le discours des groupes comme «Daesh» d'interagir directement avec le fameux Abdullah X.

Tome...book..too! 

Abdel Kader Haïdara a organisé le transfert de milliers de manuscrits de Tombouctou à Bamako, en cachette, pour sauver ce patrimoine de la destruction par les djihadistes. L'Allemagne le récompense pour son action. 

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Abdel Kader Haïdara a organisé le transfert de milliers de manuscrits de Tombouctou à Bamako, en cachette, pour sauver ce patrimoine de la destruction par les djihadistes. L'Allemagne le récompense pour son action. "Longtemps, on a cru que l'Afrique n'avait pas d'histoire écrite". Le Prix allemand pour l'Afrique a été remis, à Berlin, au Malien Abdel Kader Haïdara. Directeur de la bibliothèque "Mamma-Haïdara" de Tombouctou et fondateur de l'ONG SAVAMA-DCI, cet intellectuel du Nord du Mali s'engage depuis des décennies pour la mise en valeur et la sauvegarde du patrimoine culturel de sa région. 

Lorsqu'en 2012, des djihadistes occupent Tombouctou, Abdel Kader Haïdara décide d'organiser le transport des précieux manuscrits de Tombouctou vers Bamako, pour les protéger des assauts destructeurs des islamistes qui avaient déjà commencé à détruire les mausolées de Tombouctou, également inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO.